Tous les comparatifs de statuts se ressemblent : une colonne micro-entreprise, une colonne société, une colonne portage, des croix vertes et des croix rouges sur la simplicité administrative et la protection sociale. Aucun ne pose le seul chiffre qui compte au moment de choisir, celui qui reste une fois l'URSSAF, l'impôt et les frais passés.
La question tombe avant même la première facture, souvent pendant une reconversion vers la tech ou à la veille de signer une première mission. Trois simulateurs ouverts, trois réponses incomparables : chacun tourne sur son propre statut, avec ses propres hypothèses, et aucun ne met les trois côte à côte sur le même chiffre d'affaires.
Le blocage n'est pas mathématique, il est méthodologique. On compare des taux de charges affichés au lieu de comparer des restes à vivre. Un taux de 25,6 % qui porte sur le chiffre d'affaires et un taux de 45 % qui porte sur une rémunération après déduction des frais ne se comparent pas.
Cet article pose les trois cascades complètes sur 80 000 € HT, avec les taux à jour de juillet 2026, jusqu'au dernier euro. Puis il nomme le seuil précis où le classement s'inverse.
Le cas de départ, posé une fois pour toutes
Développeur freelance, activité libérale non réglementée, code APE 6201Z. Un TJM de 500 € HT et 160 jours facturés dans l'année, soit 80 000 € HT de chiffre d'affaires. Célibataire, une part fiscale, pas d'autre revenu. Ce montant a été choisi pour une raison précise : il passe sous le plafond micro de 83 600 €, donc les trois statuts sont juridiquement possibles. C'est la seule zone où la comparaison a un sens.
Les frais professionnels sont fixés à 6 000 € par an : machine amortie, écran, licences, hébergement, assurance responsabilité civile professionnelle, mutuelle, formation. Ils existent dans les trois cas. Ce qui change, c'est qui les paie et avec quel argent.
Trois taux gouvernent tout le reste, et deux d'entre eux ont bougé depuis janvier. Le premier : les cotisations micro-BNC sont passées de 24,6 % à 25,6 % au 1er janvier 2026, dernière marche d'une hausse entamée en 2024, plafonnée par le décret n°2025-943 du 8 septembre 2025 alors que le calendrier initial visait 26,1 %. Le deuxième : la flat tax sur les dividendes n'est plus à 30 %, la CSG sur les revenus du capital étant montée de 9,2 % à 10,6 %, ce qui porte le prélèvement forfaitaire unique à 31,4 %. Le troisième n'a pas bougé : l'IS reste à 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice, puis 25 %, l'amendement qui voulait porter ce plafond à 100 000 € n'ayant pas survécu au texte final.
Les trois cascades, de 80 000 € HT au dernier euro
Chaque colonne part du même montant facturé. À chaque étage, une ligne rouge indique ce qui sort, et la barre verte montre ce qu'il reste par rapport au point de départ. Le bas de colonne est le net après impôt, frais professionnels payés.
Statut 1
Micro-entreprise BNC
Chiffre d'affaires HT
80 000 €
- 20 640 € cotisations URSSAF 25,6 % et CFP 0,2 %
59 360 €
- 500 € cotisation foncière des entreprises
58 860 €
- 6 000 € frais pro, payés après cotisations, non déductibles
52 860 €
- 9 000 € impôt sur le revenu, base 52 800 € après abattement de 34 %
Net final
43 900 €
55 % du chiffre d'affaires
Statut 2
SASU à l'IS
Chiffre d'affaires HT
80 000 €
- 7 800 € frais pro et expert-comptable, déduits du résultat
72 200 €
- 10 080 € cotisations patronales sur 24 000 € de salaire brut
62 120 €
- 5 280 € cotisations salariales, puis 5 720 € d'IS à 15 % sur 38 120 € de bénéfice
51 120 €
- 10 180 € flat tax 31,4 % sur 32 400 € de dividendes, et 650 € d'IR sur le salaire
Net final
40 300 €
50 % du chiffre d'affaires
Statut 3
Portage salarial
Chiffre d'affaires HT
80 000 €
- 6 400 € frais de gestion de la société de portage, 8 %
73 600 €
- 6 000 € frais pro remboursés, sortis de l'assiette de cotisations
67 600 €
- 20 980 € cotisations patronales, il reste 46 620 € de salaire brut
46 620 €
- 10 260 € cotisations salariales, puis 3 340 € d'impôt sur le revenu
Net final
33 000 €
41 % du chiffre d'affaires
Ce que la cascade révèle et que les tableaux comparatifs cachent
Presque 11 000 € séparent la micro-entreprise du portage sur la même facture. Pourtant, la ligne de charges la plus élevée n'est pas celle qu'on regarde en premier.
La micro-entreprise gagne ici pour une raison unique : l'abattement forfaitaire de 34 % vaut bien plus cher que les frais réels de ce développeur. L'administration considère que 27 200 € de dépenses professionnelles ont été engagées sur 80 000 € de recettes. Il en engage 6 000. L'écart de 21 200 € échappe à l'impôt. Le taux de cotisations à 25,6 %, celui dont tout le monde se plaint depuis janvier, s'applique quant à lui à un chiffre d'affaires non chargé, ce qui le rend beaucoup moins violent qu'il en a l'air.
La SASU perd 3 600 € sur cette configuration, et l'essentiel de la perte tient à un chiffre qui a changé en janvier. La flat tax à 31,4 % ponctionne 10 180 € sur les dividendes, contre 9 720 € au taux de 30 % en vigueur jusqu'à fin 2025. La hausse paraît modeste, 460 €, mais elle attaque exactement la mécanique qui rendait la SASU attractive à ce niveau : sortir le résultat en dividendes plutôt qu'en salaire. Additionne l'IS à 15 % en amont et le taux réel de sortie du bénéfice atteint 41,7 %.
Le portage arrive dernier, et l'écart n'est pas une anomalie, c'est le prix affiché du service. Les frais de gestion à 8 % ne pèsent que 6 400 €, une petite part de la différence. Le reste vient des cotisations de salarié à taux plein, chômage compris, qui financent des droits que ni le micro-entrepreneur ni le président de SASU ne détiennent. Personne ne rémunère l'agence 11 000 € par an : le système social encaisse la quasi-totalité de la différence, et il rend quelque chose en face.
Le seuil où le classement s'inverse
Le résultat ci-dessus tient à un paramètre, et un seul. Change-le et tout se retourne.
Seuil 1 : tes frais réels dépassent 27 200 €
C'est le vrai point de bascule, celui que personne ne formule clairement. L'abattement micro-BNC vaut 34 % du chiffre d'affaires, soit 27 200 € sur 80 000 €. Tant que tes frais réels restent en dessous, tu es payé pour des dépenses que tu n'as pas faites. Au-dessus, tu paies de l'impôt sur de l'argent déjà dépensé, et la SASU reprend l'avantage puisqu'elle déduit à l'euro près. Le seuil se situe toujours à 34 % de ton chiffre d'affaires.
Peu de développeurs freelance atteignent 27 200 € de frais annuels. Un poste de travail, quelques licences et de l'hébergement ne pèsent pas ce montant. Ceux qui y arrivent ont autre chose dans leur structure : un local, du matériel lourd, de la sous-traitance, un salarié, un véhicule.
Seuil 2 : 83 600 € de chiffre d'affaires
Celui-là ne se discute pas, c'est un mur. Le plafond micro pour les prestations de services a été revalorisé pour la période 2026-2028 : il passe de 77 700 € à 83 600 €. Un dépassement sur une seule année reste toléré, deux années consécutives te font basculer au régime réel au 1er janvier suivant. À 500 € de TJM, ce plafond correspond à 167 jours facturés.
Ne confonds pas ce plafond avec le seuil de franchise en base de TVA, qui reste fixé à 37 500 € pour les prestations de services, 41 250 € en seuil majoré. La loi du 3 novembre 2025 a clos le feuilleton du seuil unique à 25 000 €, abandonné après plusieurs suspensions. À 80 000 € de chiffre d'affaires, tu factures donc la TVA depuis longtemps, même en micro. Elle ne change rien à ton net.
Seuil 3 : tu n'as pas besoin de tout sortir
Les trois cascades supposent que le développeur consomme la totalité de son revenu. Si ce n'est pas le cas, la SASU change de nature. Le bénéfice laissé dans la société supporte l'IS à 15 % et rien d'autre : ni cotisations, ni flat tax, ni impôt sur le revenu. Cet argent finance un investissement, une trésorerie de sécurité, une année sans mission, ou sort plus tard dans une année fiscalement plus creuse. La micro ne permet pas cette respiration : tout ce que tu encaisses est imposé l'année de l'encaissement.
Au-dessus du plafond, le match devient SASU contre portage
Reprends le même développeur à 130 000 € HT. La micro est hors jeu. La SASU, avec un salaire brut de 45 000 € et le solde en dividendes, laisse environ 65 000 € nets, la moitié du chiffre d'affaires. Le portage, avec des frais de gestion négociés à 7 %, laisse environ 51 300 €, soit 39 %. L'écart grimpe à près de 14 000 € par an, et il continue de croître avec le chiffre d'affaires, parce que les cotisations salariales, elles, ne sont pas plafonnées.
Les pièges qui faussent la comparaison
Une dernière remarque, plus personnelle que technique. Le statut est un curseur réversible : passer de la micro à la SASU coûte quelques centaines d'euros et une après-midi chez le comptable. La montée de TJM, elle, est irréversible dans le bon sens. Un développeur qui se spécialise sur des sujets en tension, la CI/CD et l'automatisation de déploiement par exemple, gagne en une négociation ce que trois ans d'optimisation fiscale ne lui rapporteront pas. Passer de 500 à 600 € de TJM sur 160 jours ajoute 16 000 € de chiffre d'affaires.
Ce que valent ces trois chiffres, et à quelles conditions
Les cascades ne sont pas une simulation personnalisée. Elles décrivent un cas précis : développeur en activité libérale non réglementée, code APE 6201Z, régime micro-BNC pour la première colonne, affilié à la sécurité sociale des indépendants et non à la Cipav. Célibataire, une part fiscale, aucun autre revenu, pas d'ACRE, pas de versement libératoire, 6 000 € de frais professionnels, 160 jours facturés à 500 €. Change une seule de ces lignes et les montants bougent.
La fiabilité n'est pas la même partout. Les taux légaux sont exacts : cotisations à 25,8 %, abattement de 34 %, IS à 15 % jusqu'à 42 500 €, flat tax à 31,4 %, barème de l'impôt. La colonne micro tient donc à quelques centaines d'euros près, la seule variable molle étant la cotisation foncière des entreprises, de 200 à 800 € selon la commune.
La colonne SASU est la plus fragile, à 1 500 € près environ, parce que le partage entre salaire et dividendes est un choix et non une donnée : à 24 000 € de brut le net tombe à 40 300 €, en tout salaire à 35 400 €, en tout dividendes à 40 100 €. Les cotisations patronales oscillent aussi entre 40 % et 45 % du brut. La colonne portage dépend de la société choisie, dont les frais de gestion vont de 5 % à 12 %.
Ce qui ne bouge pas dans cette fourchette : l'ordre des trois colonnes à ce niveau de chiffre d'affaires, le seuil de 34 % qui commande la bascule, et le mur des 83 600 €. Un expert-comptable qui regarde ta situation réelle sortira les mêmes conclusions avec d'autres décimales, et il coûte moins cher que l'erreur qu'il t'évite.